Réflexions d’un Ancien du Petit Séminaire Collège St Martial

              Mon très bon ami, Joël Duré, a attiré mon attention sur un article qui a paru sur Pikliz concernant le départ en août 1969 de nos anciens professeurs du Petit Séminaire Collège St Martial (PSCSM), les Pères du Saint-Esprit.  Il sait que je prends cet incident tant à cœur qu’il a suggéré que je lise cet article et opine là-dessus. Duré n’a pas été témoin de cet épisode tragique de l’histoire du Séminaire, car il devait lui-même partir d’Haïti en cette même année, son départ ayant précédé celui des Spiritains de quelques mois. Je lui ai parlé à plusieurs reprises de ce que leur départ représentait pour nous qui étions en Haïti en ce temps-là au cours de nos entretiens à Chicago, où je vis, lors de courtes visites qu’il y a effectuées pour revoir ses parents.  De plus, je viens de lire, par le biais de notre ami Guy Occident, un article du Père Urfié publié sur Haïti en Marche, intitulé « L’Expulsion des Spiritains ».  Ce témoignage émouvant m’a incité à offrir ma perspective sur cet événement combien bouleversant de notre vie d’étudiants.  Mais surtout il m’a donné l’occasion de faire le bilan de l’enseignement reçu au Séminaire, et l’ambiance dans laquelle cet enseignement était fourni.

              J’étais à Marbial, une bourgade de Jacmel, prenant mes ébats de vacancier quand un ami m’annonça que « Duvalier fout Pè’yo deyo pou kominis ».  De prime abord, je ne l’ai pas cru, m’imaginant qu’il s’agissait d’une de ces plaisanteries de mauvais aloi dont il était fameux.  Bien qu’il m’ait affirmé qu’il avait entendu l’annonce « de ses deux oreilles » sur les ondes de sa « radio portative », je n’y’ai pas fait foi pensant qu’il y avait une part d’exagération, que peut-être il s’agissait d’un malentendu, ou, tout au plus, d’un incident mineur.  Ce n’était qu’à mon retour à Port-au-Prince, quelques semaines avant la rentrée scolaire, que j’ai pu me rendre compte de l’envergure de la décision du Pouvoir.  Dans un premier temps, le gouvernement de Duvalier expulsa les prêtres haïtiens (Adrien, Verdieu, Claude, Poux, Dominique, Smarth) pour soi-disant activités subversives.  En témoignage de solidarité, les prêtres étrangers décidèrent de les suivre. Un coup terrible nous fut ainsi assené— à nous qui étions assoiffés de culture et de connaissances. Personnellement, j’ai senti qu’on m’avait coupé de mon passé et ravi mon futur.  Un passé dont j’étais si fier et jaloux.  Et un futur si prometteur.

              Ce passé était fortement imprégné de l’influence des spiritains.  Je revois l’enceinte du Séminaire où  j’avais évolué depuis la Onzième, grandi sous l’égide de professeurs tels que St Louis, Innocent, Thomas à la section primaire et sous l’œil scrutateur du Père Préfet Esrich qui ne se départait pas de son petit gourdin qu’il tenait dans ses mains croisées derrière le dos.  Je revis ce passé émaillé de souvenirs tant heureux que malheureux—s’agissait-il des bagarres ou des scènes pugilistiques aux abords de l’église ou près de la Maison des Pères, ou des matchs de football interclasses sur la cour de recréation durant l’intermède de la mi-journée, ou de mes deux valises d’écolier que j’étais fait voler en jouant aux billes après la sortie de 4 heures moins cinq, ou des courses aux robinets après les séances de sport du professeur Mérimée.  Sans oublier ces moments de rigolade, d’insouciance, d’écervellement passés en compagnie de compagnons tels que Jean-Baptiste (JB, Désinor, Brisson, Martinez, Cadet, Léon-Emile, José, Brunet, Ambroise, Lionel Paul, Legrand, Guirand, Garçon, Lauture, Allen, Vaval, pour ne citer que ceux-là ! Je me souviens encore de mes stations au piquet sur le carreau de mosaïque devant la Préfecture pour infractions à la discipline par suite desquelles j’écopais d’un des matraquages d’Esrich. 

              N’était les cours de religion assumés par les PèresVerdieu et Schmidt, autant qu’il m’en souvienne, notre passage au Primaire n’était pas fortement marqué par interactions avec les Pères.  Sauf, eh oui, une session d’éducation sexuelle en 7ème avec… Esrich lui-même, où nous avons exploré la transition à l’âge pubère et les transformations physiques qui en découlaient. Nous avons découvert avec ébahissement et délectation les descriptions et fonctions des organes sexuels.  A part la classe de religion, tous les cours étaient dispensés par des professeurs laïcs, bien entendu dans le cadre de la philosophie pédagogique des spiritains, à savoir la compréhension par opposition a la mémorisation. En effet, je ne me souviens pas d’une seule instance ou je devais mémoriser des textes entiers pour les débiter en face de mes professeurs. 

              Au Secondaire, le contact avec les Pères était beaucoup plus direct et soutenu. Ils enseignaient pas mal de nos cours.  On se souvient très bien des cours de français, latin et grec dispensés par les Pères Bertho, Claude, Le Gall, Dominique entre autres, de mathématiques par Schneider (Chado) et Schumacher, de chimie par Urfié, de sciences naturelles et espagnol par Gasser, philosophie par Gisler, entre autres. Certes, à leurs côtés évoluaient des professeurs laïcs.  Qui ne se souvient de Ti Baptiste, de sa calligraphie, de ses « Locutions Usuelles », de son sarcasme accompagné d’un sourire moqueur ? Plus d’un était la cible de son humour et de ses railleries-tels un Kerlegrand : « Voilà un homme qui habite à 15 kilomètres de l’Arcahaie et qui se dit ‘arcahaiaque’ », ou l’allemand Helmut Andersen qui dans une de ses classes n’arrêtait pas de chuchoter et à qui il lança : « La ferme, Fritz de malheur ! » Baptiste, qui était un puriste, se plaignait des séances de torture auxquelles mes élocutions le soumettaient.  Il menaça de me dénoncer à l’Académie Française comme « assassin de la langue » tant mon français était « exécrable ». Un des moments les plus prisés et hilarants de ses cours était marqué par « les perles de la semaine ».  Ces perles consistaient en fautes de grammaire et créolismes qu’il avait découverts au cours des corrections de devoirs de français.  Une de ses trouvailles, qu’il a pris grand plaisir à lire pour la classe, était le récit d’un combat entre un chien et un chat décrit par Beaulieu, d’où il a extrait l’expression « Mimi éclaire ses yeux sur Médor » ; ceci suscita un grand éclat de rire.  Nous nous amusions tout aussi bien aux dépens de Tibo, et il l’acceptait volontiers : une des recettes héritées des promotions précédentes était de conjuguer le verbe latin « tibare » (une invention, bien sur) à l’indicatif présent–tibo, tibas, tibat, tibamus, TIBATIS,tibant.  Il souriait de notre ingéniosité. De Ti Baptiste nous avons retenu la perfection du style, l’emploi judicieux des mots, l’usage correct de la concordance des temps dont j’essaie ici de me passer de peur de ne paraître guindé.  Et je suis sûr qu’il en aurait pas mal à redire ici.

              Par contre, personne n’osait se permettre des familiarités avec Lespinasse qui enseignait les mathématiques en 4ème et 3ème.  Surnommé Bibi, à cause de son biceps imposant, l’irascible Lespinasse ne tolérait pas de remous dans sa classe. L’ordre et la discipline y régnaient.  Ils devaient également se manifester dans les devoirs et examens d’algèbre et de géométrie. J’entends encore sa voix répéter son fameux « Par hypothèse ». A l’entendre, on eût dit que le mot s’épelait « hypothèzzzzzz ». Pour comique que cette habitude ait été, personne ne prenait la chance d’en rire ; on ne pouvait qu’échanger des regards furtifs et contenir nos rires pour la fin de la classe. De mon côté, je prenais note de ses tics et expressions favorites en vue de l’imiter durant la récréation.   De Bibi, nous avons retenu l’importance de la démarche logique si nécessaire à la résolution de problèmes, le goût de l’organisation et du travail soigné. 

           Pour ce qui était de l’art oratoire, la palme d’or revenait à Trouillot. Nous étions captivés par ses cours d’histoire d’Haïti, tenus en haleine par sa verve patriotique.  Ce qui nous faisait vibrer, c’était le crescendo qui accompagnait son ressassement pathétique des faits historiques qui ont culminé à notre Indépendance.  Typiquement, il débuterait avec l’Assemblée Constituante, passerait par le symbolisme du Bois Caiman, pour atteindre le paroxysme de l’émotion quand il vint à parler des exploits militaires et du génie administratif de Toussaint Louverture dont il était un fanatique.  Ses prestations étaient immanquablement suivies d’un torrent d’applaudissements, auxquels il essayait de se dérober, feignant l’humilité tout en arborant un petit sourire au coin de ses lèvres : « Vous savez bien que je n’aime pas ça, voyez-vous ? »  Trouillot a attisé notre ferveur patriotique et nous a inculqué l’amour de notre histoire.

              Enfin, que dire de J. Claude dont, soit dit en passant, j’avais aussi la réputation dans notre cercle d’amis d’être l’imitateur ? J. Claude enseignait le latin et le grec.  Il était aussi connu pour ses tirades contre le sport, qu’il jugeait une activité inutile. Il ridiculisait « ceux qui courent après le ballon. »  Sa mine rébarbative avait l’effet de nous tenir sur nos gardes. Je me rappelle qu’au tout début de l’année scolaire, il s’arrêta au milieu de son cours pour lancer cet avertissement : « J’avertis les élèves qui ont l’habitude de crier comme des animaux que, quand ils crient de la sorte—d’ailleurs j’ai déjà averti le père préfet, je les renverrai immédiatement du collège. Ils imitent tellement bien les animaux qu’il y a de quoi se tromper.  Est-ce une métamorphose ?Je ne sais pas. Mais les gens ont eu peur, croyant qu’ils étaient en présence de vrais animaux. » Ce qui nous attirait chez J. Claude, c’étaient ses tics et sautes d’humeur, que je trouvais si marrants que je n’arrêtais pas d’en rire.  Cela m’a valu l’épithète de Niaisus. Une fois, il remarqua que je riais par suite d’un de ces moments hilarants et lança ces propos à mon égard : « Il y en a qui ne peuvent pas ne pas étaler leurs dents.  On leur a surement dit que le Séminaire a besoin de gobe-mouches.  Je ne sais pas, moi ; le père Claude n’en a pas encore parlé. » J. Claude ne tolérait pas de remous dans sa classe.  Un jour, il s’en prit à Wawa qu’il surprit en train de bavarder avec Montasse ; il était tombé des nues: « Wawa qui fait du tapage dans ma classe ! Oooh! Qui aurait cru ça? Un p’tit bout d’homme comme ça!» Comprenez que Wawa était de petite taille (le plus petit de la classe).  Par contraste, Cayard était un grand gaillard (le plus grand de la classe) et d’une voix grave, si grave que ses moindres chuchottements étaient tout de même perceptibles.  Ceci le soumit à la foudre de J. Claude alors qu’il causait avec son voisin: « Mais écoutez, monsieur, respectez-vous ! Vous etes parmi des enfants! »

            Ces professeurs laïcs étaient encadrés par les pères.  D’ailleurs, maints d’entre eux étaient des anciens du PSCSM.  Bibi n’était pas, à l’instar de Baptiste et Trouillot, un ancien du PSCSM, mais il a été formé au creuset de la méthode de Shumacher qui, durant des stages d’été, lui a enseigné ses fascicules de mathématiques.  Baptiste, par exemple, ne ratait jamais l’occasion de payer un tribut de gratitude à Bertho qui lui a enseigné les belles-lettres. Nous autres, qui avions le plaisir de suivre ses cours de latin, faisions écho à l’enchantement de Baptiste.  En effet, dès la 5ème, nous avions couvert sous la tutelle de Bertho toute la grammaire latine, maîtrisé les subtilités de la syntaxe, appris les secrets de la construction latine de sorte que la traduction des textes, même les plus compliqués, ne posait pas de problème pour nous. Pour moi, qui jusqu’à la Seconde remportais toujours le prix de latin, la source de tels succès remontait aux cours de Bertho.

              Je ne peux en dire autant des mathématiques, qui n’étaient pas mon fort.  Toutefois, la base que nous avions acquise de Schneider (Chado) nous a permis une transition relativement aisée au système de Bibi. J’étais plutôt connu pour mes prouesses imitatives de Schneider au point de recevoir le sobriquet de « Chado ».  Son accent était fortement influencé par ses origines alsaciennes.  Par exemple, pour résoudre l’expression algébrique -6 + 18 = +12, il dirait : « six negatiff plus diss-houit possitiff égal douce possitiff. » Outre l’aspect ludique auquel se prêtaient les cours de Chado, notre base était assurée pour continuer notre éducation avec Bibi et Schumacher.  Je n’ai pas eu le plaisir d’avoir Schumacher en 2nde parce que j’ai été promu en 2ndeA à cause de mes démêlées avec la géométrie. J’aurais plus de mal à m’y adapterqu’au grec vu ma prédisposition pour les belles-lettres—c’était du moins l’argument que Le Gall me présenta pour me convaincre du bien-fondé de la décision de la direction des études.  De fait, la voie des mathématiques en 2nde B devait s’avérer ardue pour plus d’un, car Schumacher passait à une vitesse supérieure.  Je me rappelle la réponse que Cadet donna à Césaire qui s’enquérait de sa prestation durant un de ces exercices de Schum,  même les plus doués en math (Larco, Boisson, Mathon, Thomas, Bélisaire) n’avaient pas pu obtenir un score plus élevé que 65. Césaire demanda à Cadet : « Nan bagay sa-a, Cadet, venn konbyen ou fè ? »  Et Cadet, qui n’était pas toujours d’humeur à accepter une plaisanterie, de répondre sans hésitation : « Venn bouda’w ! »

              Je rendrai hommage au Père Le Gall, professeur de français, en 4ème et 3ème.  Il n’était point un puriste ou un technicien du langage, à l’image d’un Bertho ou d’un Baptiste. Avec lui, il s’agissait d’une tout autre conception. Si, en 4ème, il avait mis l’emphase sur l’imagination par le biais du récit et des images evocatives, par contre en 3ème c’était plutôt l’avènement du raisonnement et de l’esprit critique.  Je me rappelle deux de ces sujets, ou nous étions amenés à commenter l’expression « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » ou cette pensée d’Anatole France « Les changements les plus souhaités ont leur mélancolie, » Je dois dire que, personnellement, je me trouvais dans mon bain et que cette approche permettait à ma plume de s’épanouir. De plus, Le Gall nous obligeait à lire. Et à lire les œuvres d’auteurs de renom. Cette obligation qu’il nous a imposée, les comptes-rendus écrits quis’ensuivaient et les inévitables devoirs de rédaction du vendredi avaient beaucoup aidé à la maturation de mon style. Et, autant que je sache, je n’ai pas été le seul à bénéficier de cette heureuse transition. Je ne saurais passer sous silence sa contribution à notre journal de classe.  En effet, de concert avec une équipe de rédaction dont je ne me rappelle plus qui faisait partie, il a travaillé à la parution de notre journal de classe, qui était un événement en soi. De très beaux articles avaient paru sous la plume d’un Balthazar, d’un Montasse, d’un Léon-Emile.  En ce temps-là, je n’en étais pas au point de publier des articles de valeur ; ma plume était en pleine période de gestation.

              Ces acquis nous avaient préparés pour la technique approfondie de la dissertation littéraire en 2nde avec le Père Le Thiès.  Ce dernier n’était pas spiritain ; il nous était venu de Jérémie, où il avait enseigné les belles-lettres pendant plusieurs années.  Le Thiès avait la distinction d’être un humoriste. Ses cours étaient dispensés dans une ambiance décontractée, où il utilisait l’humour comme un outil de transmission de connaissances.  Je me rappelle un de ses contes au sujet du mot crétin : « Au 17ème siècle, qualifier quelqu’un de crétin était une grave insulte.  C’était si sérieux que ça conduisait à un duel.  Dès qu’il y a duel, quelqu’un périt–soit le crétin lui-même… » Son talent comique était surtout en évidence quand, à lui seul, il jouait les personnages des pièces de Molière, Le Misanthrope et L’Avare.  De Le Thiès, nous avons retenu la fraîcheur de ses classes et la technique de la dissertation littéraire, surtout l’usage de la transition.

              Toutefois, l’influence la plus marquante sur notre vie d’adolescents a été sans conteste exercée par le Père Claude.  En 3ème, nous avions le privilège d’avoir de Ti Claude comme professeur de latin et de religion. En latin, outre le renforcement de la technique de traduction des textes, Ti Claude institua un concours, une sorte de bataille rangée entre équipes qui dura plusieurs jours et passa par étapes éliminatoires.  Cela nous portait à revoir toute la grammaire, de la déclinaison à la syntaxe et aux locutions latines.  Un des moments mémorables de la compétition survint quand l’équipe de Duré affronta celle d’Edvard Jean-Pierre ; Duré posa la question à Jean-Pierre : « Traduisez ‘Pas le moins du monde’. »  Après maintes réfections, Jean-Pierre finit par répondre, sans conviction : « Non minus mundi. »  La classe éclata de rire et l’équipe de Jean-Pierre fut éliminée.  A vrai dire, si j’avais été en finale contre Duré, je n’aurais pas gagné le premier prix parce que moi non plus je ne savais pas la réponse à cette question. Mais cela n’était qu’un aspect de l’esprit innovateur de Ti Claude.  C’était durant ses cours de religion que nous avons fait l’expérience la plus enrichissante de notre carrière d’étudiants.  Ces cours de religion prenaient plusieurs formes.  Car, avant tout, Ti Claude entendait former des hommes.  D’abord des « honnêtes hommes » ou « gentilhommes » qui , pour emprunter un terme de Montaigne, possédaient « des clartés de tout » ou qui fissent leur cette phrase de Térence « Homo sum ; nihil humanum mihi alienum. » (Je suis un homme ; rien de ce qui est humain ne saurait m’être étranger.)  En effet, il nous incitait à approfondir nos connaissances.  « Lisez », disait-il « tout ce qui vous tombent sous la main. » Ses cours de religion reflétaient cette diversité et curiosité intellectuelles.   A titre d’exemple, à une de ses classes sur le comportement humain, Ti Claude nous introduisit à la psychanalyse de Freud et aux concepts de « moi social », « subconscient » ou « ça ».  Il dédia une autre classe à la théorie des « archétypes » d’Adler et à la notion « fonds commun universel » de Carl Gustav Jung. Une autre s’attacha à la génétique de Mendel, au concept de l’hérédité.  Une autre s’adressa au processus de reproduction humaine, où il nous enseigna les concepts de XX et XY chromosomes, les processus d’ovulation et de fécondation. Son objectif primordial était la formation d’individus appelés à vivre en communauté et dont le devoir était de comprendre cette communauté.  Mais surtout, Ti Claude visait à la formation d’hommes.  D’hommes « à part entière ». D’hommes tant soucieux de leur épanouissement personnel qu’imbus de leur mission sociale. Pour lui, l’éducation ne devait pas être seulement un outil d’adaptation ou de promotion sociale de l’individu à son milieu ; elle se devait d’être un catalyseur de changement, un instrument de conscientisation, de sensibilisation aux problèmes sociaux qui nous entouraient. L’homme ne saurait atteindre la plénitude de son épanouissement personnel, de son humanisme, si en même temps il ne prenait en mains ses responsabilités sociales, s’il faisait la sourde oreilles aux cris des démunis, s’il se désolidarisait de la condition des « laissés pour compte », des « damnés de la terre. » Voilà ce qu’un cours de religion de Ti Claude signifiait.  Une foire d’idées.  Un forum où l’on pouvait débattre de tout, remettre en question les idées reçues, comme il l’avait fait lui-même. (Il n’était pas particulièrement enthousiasmé par les changements liturgiques que Vatican avaient instaurés ; il nous l’avait fait savoir.)  Qui aurait cru que la crainte de Ti Claude durant les premières années du Secondaire eut pu céder le pas à l’aisance dans nos rapports avec lui ?  Rapports tels que nous pouvions apprécier son sens de l’humour.  A l’un de ses cours où le thème de l’ordre devait être étudié, il commença par poser la question : « Qui est le responsable de l’ordre dans cette classe ? »  Nacier et un autre (dont je ne me souviens pas) se levèrent. Et Ti Claude de dire, l’air pensif : « Ah bon !  Vous êtes deux ordres ! » Derrière cet humour subtile et ce jeu de mots judicieux, il y avait néanmoins un message sérieux sur l’importance de la coordination des efforts pour mener à bien l’objectif visé.  C’était un moyen pour rappeler à ces « deux ordres » que le désordre pourrait s’établir s’ils ne coordonnaient pas leurs efforts. Sans doute le moment le plus mémorable de notre expérience avec Ti Claude était celui ou nous devions élire notre conseil de classe. Je me souviens que Léon-Emile était en lice pour la présidence contre Martinez (Louis-Charles m’a rappelé qu’il s’agissait de Martinez et non de Montasse, comme je l’avais antérieurement rapporté.)  C’était en filigranes une expression d’engagement politique, où les brigueurs des sièges se livraient à une vraie campagne électorale et les votes au scrutin étaient tenus secrets.   Il s’agissait d’une course acharnée où, programmes à l’appui, les deux antagonistes se livraient à fond à la bataille électorale. Enfin de compte, Léon-Emile devait finir par l’emporter. Pour Ti Claude, la capacité de choisir était un des attributs fondamentaux de la liberté humaine. Cette leçon a été bien retenue par l’une de nos promotions ainées.  Un jour, il lui laissa la liberté de choisir de rester dans sa classe.  La majorité des elèves se levèrent et sortirent.  Ce geste l’avait frappé au point de le pousser à démissionner de son poste de préfet ; cependant, par la suite, il avait compris qu’il avait accompli sa tâche d’éducateur d’hommes.  Cette marque que Ti Claude avait imprimée sur nos jeunes années est indélébile.

              Notre passage au PSCSM était aussi marqué par les solides amitiés que nous y avons formées. A St Martial, il y avait deux points d’entrée au Secondaire : la 6ème et la Philo.  Les pères avaient institué un processus de décantation en 6ème et 5ème, de sorte que si l’on avait survécu la 5ème, on était pratiquement assuré de poursuivre sans interruption avec les mêmes copains jusqu’à la philo. Rares étaient les cas où des compagnons étaient tombés après la 5ème. (Pour ma part, j’avais redoublé la 5ème).  La 4ème représentait un tournant dans ce processus de raffermissement des liens d’amitié que nous avions tissés entre nous.  Cette classe occupera toujours une place de choix dans ma vie d’étudiant au PSCSM. Jusqu’à la 4ème, il n’y avait pas de véritable unité entre nous.  Nous étions un amalgame, des groupements disparates qui se formaient sur la base de nos extractions sociales.  Tout cela allait changer en 4ème.  Le catalyseur de ce changement était notre retraite à Kenscoff chez les Wawa en vue de notre Confirmation.  Ces trois jours à Kenscoff où l’on vivait ensemble, mangeait ensemble, jouait ensemble, priait ensemble comme frères avaient fini par nous rapprocher les uns des autres et nous avaient donné l’occasion de nous apprécier mutuellement. Ce rapprochement était plutôt manifeste durant les moments de divertissement. Je me rappelle la joute équestre entre Duré et Laplanche qui s’étaient fait procurer deux chevaux un après-midi, s’en donnaient à cœur joie, alors qu’ils m’avaient fait attendre mon tour en vain.  Mais monter à cheval à poil et lancer à fond les pauvres bêtes au galop pendant une vingtaine de minutes avaient ses retombées : le lendemain, Duré ne pouvait marcher que les jambes écartées ; en revanche, c’était mon tour de m’en donner à cœur joie.  Le clou de la retraite était le concours de blagues auquel se livraient Balthazar, Césaire et Léger après le souper.  C’était l’évènement le plus attendu de ces soirs frisquets dont seuls nos éclats de rire troublaient le silence et perçaient la brume épaisse. La soirée d’adieu devait sceller ce renouveau de façon irréversible.  Elle a commencé avec une séance de jeux et de loisirs auxquels tout un chacun participait à un degré ou un autre pour terminer autour d’un cercle que nous avons formé, les mains entrelacées, tout en entonnant cette chanson d’Enrico Macias : « Enfants de tous pays et de toutes les couleurs, vous avez dans le cœur un vrai bonheur. »  Cette retraite a dessillé les yeux á plus d’un. Nous en sommes sortis un corps uni, solidaires les uns des autres, un tout cohérent, insoucieux des tabous ridicules du temps.  Revenus au Séminaire, nous étions animés d’un esprit d’inclusion et d’une maturité qui nous permettaient de transcender l’inanité de certaines attitudes.  Cette retraite nous a transformés en un corps nouveau, sain, depouillé des stigmates de divisions sur bases superficielles—si bien que, quand Cayard, notre grand gaillard, devait nous fausser compagnie à la fin de l’année, nous étions tous consternés.

              Il est difficile de faire un bilan de cette classe de 4ème sans faire de personnalités. Comment ne pas parler de Bélisaire qui, après être promu de la 6ème à la 4ème, n’avait cédé la première place que pour le mois d’Octobre ?  Et ce, jusqu’à la philo.  Comment ne pas souligner les exploits en mathématiques de Larco et Péguy Boisson, la plume superbe de Montasse (dont, à titre de plaisanterie, Césaire disait que l’éloge revenait plutôt à son père), le sérieux de Nacier, le style soigné et succinct de Balthazar, le sarcasme de Fabien, l’humour d’Hudicourt, de Cayard, de Guirand (pince-sans-rire) et de St-Phard, la bonne humeur de Turnier, de Louis-Charles et de Mathon (que je surnommais « manojo de hiero » à cause de sa poigne de fer), le tranchant de Loiseau, le rire fracassant de Thomas, qui un jour lui attira la foudre de J.Claude (« Vous n’êtes pas de la race chevaline, bien que votre tête porte à le croire. ») ?  Je ne peux terminer sans dire un mot de l’emmerdeur par excellence, grand taquin devant l’Eternel—celui dont le sourire narquois, le sarcasme dévastateur et les railleries incisives semaient l’émoi dans nos rangs et causaient le cauchemar de plus d’un ; à vrai dire, lui et moi, nous étions partenaires à part entière dans cette entreprise maligne.  Par contre, ceci ne nous empêchait guère de nous en prendre l’un à l’autre quand le moment s’avérait propice : lui à propos de ma valise de cuir épais qu’il appelait « djakut », moi à propos de son pantalon « abaco » aux jambes évasées.  Evidemment je veux parler de Duré.  Il y a tant à dire de ce passé, de noms à citer que je n’en finirais pas.

              Que dire de nos loisirs ? De ces vendredis après-midi où l’on se donnait rendez-vous pour voir évoluer nos équipes de volley-ball face à nos rivaux de la Rue du Centre—je veux parler de Saint-Louis de Gonzague.  On se souvient bien des matchs opposant nos Pape, Dougé, Fritz Pierre à leurs Danache, Argant, Ti Milfort, Piquion, d’où le plus souvent nous étions sortis les vaincus.  Qui peut oublier le service acrobatique de Calixte ?  Notre classe avait également des joueurs comme Larco, Thomas, Léger. Comment ne pas se rappeler les scènes hystériques de Bibi quand
les décisions de l’arbitre n’allaient pas en notre faveur ? On craignait fort qu’il n’en vînt aux mains avec les juges de ligne. On ne saurait oublier les championnats interscolaires de football où le talentueux Castor, les cousins Legros, les frères Vorbes et Vaval nous représentaient au cours des rencontres au Stade Sylvio Cator, alors que des écervelés ridiculisaient le Père Adrien au son de « Ti Piqué » à cause de son postérieur prononcé. 

              L’un des actes les plus audacieux qu’ait posés la congrégation spiritaine était la célébration d’une messe entièrement en créole, en présence des gens huppés de la capitale, qui, ce dimanche-là, avaient garni les pieux de la chapelle.  C’était là une indication que les pères tenaient à témoigner publiquement de leur solidarité avec les classes démunies et que, pour eux, il ne saurait y avoir de dichotomie entre la mission de l’école et celle de l’église de promouvoir le bien-être des défavorisés. La liturgie, les hymnes et l’homélie, tout était en créole dans cette messe concélébrée.  Quand le Père Adrien se leva et, de sa voix de baryton, débuta son homélie par ces mots « Jodi-ya se yon gran jou pou nou », il donna une accolade publique à travers l’espace aux déclassés et accorda ses lettres de noblesse au créole au sein de ce bastion de la langue française que représentait le PSCSM.  Nous autres de la Seconde avons pris part à la célébration, interprété des chansons tirées de notre répertoire folklorique, telles que « Anita nou lan kan lévé. » Dans l’esprit du Pouvoir, il s’agissait d’une de ces activités subversives qui ont valu à la congrégation le statut de « persona non grata » en Haïti.

              C’est ce trésor que le nom de Petit Séminaire Collège Saint Martial évoque pour moi.  C’est ce défilé de noms, ce cortège d’évènements et images associatives qui me viennent à l’esprit quand je pense à mon passé d’ancien du PSCSM. Ce passé revitalisant et thérapeutique. Dès lors, on comprendra l’effet dévastateur que les évènements de 1969 ont eu sur nous.  C’était comme s’ils nous avaient coupé nos racines.  En plus qu’ils nous avaient coupé nos liens avec le passé, ils nous avaient aussi dérobé notre futur, nos deux dernières années à Saint Martial sur lesquelles nous avions tant misé. Nous en étions, en fait de notre éducation, à la dernière main.  Pour les pères, passer le bac n’était pas un but en soi—c’était un acquis.  Leur but coïncidait avec celui du Père Claude : la formation d’hommes avant tout, au-delà du baccalauréat.  Nous brûlions de fouiller l’histoire d’Haïti sous l’égide du Père Adrien, un spécialiste de l’histoire de notre pays.  Nous étions sûrs que l’esprit critique que nous avions antérieurement développé nous permettrait de saisir les rapports historiques qui ont façonné notre vie de peuple, en particulier l’importance de la question agraire qui fut la pierre d’achoppement de bien de nos gouvernements.  Nous attendions avec anticipation la classe de littérature haïtienne avec le jeune Père Dominique dont l’approche nous était connue en 2nde.  Nous aurions l’occasion d’approfondir la richesse du mouvement indigéniste, de parcourir les romans de Jacques Roumain (« La Montagne Ensorcelée », « Gouverneurs de la Rosée »,de Jacques Stephen Alexis (« Compère Général Soleil ».  Avec lui aussi, nous allions explorer l’effervescence des idées qui ont animé les débats du 18ème siècle français et l’assaut à la tradition qu’ont opéré les enfants terribles du 19ème.  Pour ceux qui étaient avides de pénétrer les secrets des asymptotes, hyperboles, division harmonique, logarithmes, équations exponentielles, ils avaient raté le rendez-vous avec Schumacher.  Perdue également était notre chance d’explorer la philosophie, les grands courants de pensée et les grandes questions métaphysiques avec Gisler.  Nous aurions tant aimé aborder les courants de la pensée moderne de Marx, Kafka, Kierkegaard, Sartre, Nietzsche, Camus.  Cependant, les vues étriquées du pouvoir établi nous avaient ravi cette possibilité.

              Nombre de nos camarades avaient décidé de ne pas retourner au PSCSM en Rhéto et Philo.  J’étais parmi ceux qui y étaient retournés. Si quelqu’un avait contribué à notre décision, il s’agissait peut-être de Trouillot.  Je me rappelle une rencontre fortuite que nous avions eue avec lui aux alentours de l’économat avant l’ouverture des classes, alors que nous nous étions présentés pour recevoir notre liste de bouquins ou notre horaire.  Nous étions tous soulagés d’apprendre qu’il serait notre professeur d’histoire d’Haïti. Il nous avait donné l’assurance que nos nouveaux professeurs étaient triés sur le volet, certains d’eux détenteursde doctorats de la Sorbonne.  Cela avait fini par nous convaincre.

             A vrai dire, nous avions eus des professeurs chevronnés qui avaient fait leur preuve dans l’enseignement.  Je dois avouer que d’autres professeurs moins connus avaient fait une impression très favorable.  Un Joseph Désir (littérature haïtienne), Fritz de la Fuente (chimie), Noël (mathématiques), François (histoire d’Haiti-Philo) qui ne bénéficiaient pas de la notoriété des haut-cités, avaient néanmoins réussi à nous captiver par leur méthode et la maîtrise de leur matière.  De fait, nous entretenions de si bonnes relations avec Désir qu’il nous accueillait chez lui pour nous aider à couvrir le programme de littérature française, quand le titulaire de cette chaire nous laissait sur notre faim.  Par contre, d’autres professeurs, en dépit de leur bonne volonté, ne disposaient pas du temps nécessaire pour s’acquitter de leur tâche du fait de leurs engagements multiples à d’autres établissements scolaires. Un des professeurs de belles-lettres, très réputé dans les cercles de l’enseignement secondaire et universitaire, ne se présenta qu’un jour.  Apparemment, sa décision était influencée par le fait que, alors qu’il écrivait son texte au tableau, nous le traduisions en même temps–à la suite de quoi, il nous dit : « Eh bien, messieurs, vous êtes forts. » Sur ce, il est parti, laissant vacantes les chaires de grec et de latin.  Le Père Salomon, de la Congrégation des Oblats, devait le remplacer pour la chaire de grec ; nous l’aimions bien, moins pour son instruction que pour sa sympathie. Pierre Gousse, avec qui nous entretenions des relations tantôt bonnes tantôt rocailleuses, devait assumer l’enseignement du latin.  Nous avions de bons moments avec Verna, dont l’humour contribuait à rendre une classe comme la physique attrayante. Un peu bègue, il pesait sur les mots d’une manière particulière qui ajoutait à l’hilarité de ses récits. Il nous rapporta un jour le cas d’un incendie à la maison d’une veuve en ces termes : « Au lieu de chercher à emporter des papiers importants, comme les titres de propriété, n’est-ce pas, tout ce qu’elle est sortie avec était un chat.  Madame la veuve est entrée à nouveau dans la maison en feu pour en sortir cette fois-ci avec un jacquot (prononcez ‘jaaaaacquot’). »

              Nous autres qui avons choisi de rester au Séminaire étions vus d’un œil suspicieux.  Nous avions maille à partir avec la nouvelle administration qui nous faisait l’objet d’insinuations insensées, nous prêtait des intentions sinistres et, même, nous accusait de tentatives de sabotage.  A une des réunions avec l’ensemble de la Rhéto, le Supérieur lança un avertissement péremptoire aux « contestataires et fauteurs de trouble»–dont, dit-il, le dessein était de « saboter l’institution ».  Il « n’hésiterai(t)pas », a-t-il dit, « à sauter les têtes de pont. » Et cette déclaration, il la fit, alors que certains membres du corps enseignant étaient alignés à ses côtés.  Aussi paradoxal que cela pût paraître, nous n’avions pas trop à reprocher à ces dirigeants, car après tout, ils ne nous connaissaient pas.  Nous comprenions qu’ils aient été méfiants. Ce que nous trouvions décevant, alarmant, voire scandalisant, c’était qu’un des professeurs présents, qui nous avait connus dès la sixième et que nous avions tant admiré, n’osait pas nous défendre contre une telle accusation et même ajoutait de la gazoline au feu—trop soucieux qu’il était de préserver ses chances d’avancement au sein du gouvernement. En fait, il devait gravir les échelons les plus élevés de l’administration de la chose publique.  Il n’était que bien plus tard que nous étions au courant de l’ampleur de la suspicion qui entourait nos actions même les plus innocentes et nos velléités les plus anodines. La nouvelle administration était convaincue que nous fomentions une rébellion au sein de l’établissement en signe de protestation contre le départ des pères.  Et elle était déterminée à contrer notre « incitation à la rébellion » avec vigueur, aux dires d’un autre professeur qui avait pris notre défense lors d’une réunion du conseil des professeurs.

              A mon avis, les nouveaux dirigeants n’étaient pas imbus du niveau élevé de l’enseignement que nous avions reçu jusque-là.  Il était un fait indéniable que des élèves qui avaient  laisser Séminaire pour ne pas pouvoir s’y adapter avaient brillé ailleurs.  La nouvelle équipe qui n’était pas vraiment versée dans l’enseignement ne le comprenait pas.  Notre attitude passait pour arrogante, contestataire et déstabilisatrice.  Ces dirigeants n’arrivaient pas à comprendre que nous étions restés sur notre faim quant à l’approfondissement de nos connaissances et que les quelques remous qui leur avaient été rapportés s’adressaient plutôt à ce manquement.  Franchement, certains de nos cours étaient totalement ennuyeux et si dénués de signification que nous avions décidé de les sécher.  Il n’y avait que très peu des nouveaux professeurs qui l’avaient compris, tel un Joseph Désir.  A la fin de l’année, en pleine salle de classe, il rendit un hommage public à notre classe de rhéto, dont il eut à dire que, de sa vie d’enseignant, il n’avait jamais eu de classe si bien formée.  Cette formation était de premier ordre.  Pour preuve, parmi ceux qui n’étaient pas retournés, Hippolyte et Duret s’étaient rendus à St-Louis pour la philo.  Il nous fut rapporté qu’à la remise des carnets pour le mois d’octobre, Hippolyte était sorti 1er de la classe et Duret 2ème.  Cette même année au bac, nous autres du Séminaire avions causé un raz-de-marée : Césaire fut le lauréat en Rhéto A, Bélisaire en Rhéto B, Thomas en Rhéto C, Madhère en Philo A et Lionel Day en Philo C.

              Durant cette période de transition, nos liens d’amitié s’étaient raffermis.  Dans cette atmosphère de méfiance et de suspicion à laquelle nous étions soumis, force nous était de faire cause commune, de nous réfugier dans ce qui nous était le plus précieux—la chaleur de l’amitié, le confort de la solidarité pour remémorer, partager nos incertitudes face à l’avenir, tromper nos angoisses pendant les moments de décontraction durant l’intermède de la mi-journée. Nous nous rencontrions le plus souvent dans le hall près de l’économat pour débiter nos récits ou nos blagues.  Je me souviens bien de ces compagnons de combat : Léon-Emile (grand brasseur d’idées et visionnaire), Jean-Baptiste (ami de vieille date), Thomas, Laplanche, Bélisaire, Louis-Charles, Legros, Occident, Larco, Péguy Boisson, Vaval, Laviolette, Léger, Fabien, Montasse, Wawa.  Tout de même, nous avions étendu notre amitié aux nouveaux venus.  Des noms, tels que Lochard, Fleurinord, Robin, Romain résonnent encore dans nos coeurs. Nous avions, avec plaisir, renoué avec Liautaud (« Méchanceté »,qui avait laissé le PSCSM en primaire. Mais aussi, au cours de notre traversée du désert, des compagnons étaient tombés.  De fait, l’administration avait tenu sa promesse de couper les « têtes de pont. » Nacier et Balthazar se furent trouvés les victimes de cette chasse aux sorcières.  Ils étaient renvoyés du PSCSM pour, soit disant, avoir incité les séminaristes à la protestation contre leur condition de vie.  L’astuce des dirigeants ne nous échappait guère : nous savions bien qu’il n’y avait rien de fondé dans leur accusation ; ils voulaient tracer un exemple et ces gars représentaient une cible de choix. Ce coup dur nous donnait une nouvelle raison de nous replier sur nous-mêmes et de nous méfier de nos enseignants. Nous savions qu’ils n’étaient pas nombreux, ceux de ces derniers sur lesquels nous pouvions compter. Un Jacques Saint-Louis, qui enseignait les mathématiques en Rhéto A, s’était signalé par une attitude qui, à nos yeux du moins, faisait contrepoids à la décrépitude morale qui était si manifeste autour de nous.  Il jouissait de notre confiance.  Nous entretenions de si bonnes relations avec lui que nous pouvions nous permettre certaines libertés à ses dépens…Celle-ci, par exemple : alors qu’un jour nous nous plaignions qu’il ne se fût présenté pour l’une des sessions de rattrapage qu’il nous avait promises, il rétorqua avec véhémence : « Qu’est-ce que vous dites comme ca ? Je suis venu pour vous aider, je suis resté près de vingt minutes à vous attendre et vous n’étiez pas là.  Alors, dites-moi donc, charité bien ordonnée commence par vous-mêmes ou bien par moi-même ? » Imaginez nos éclats de rire.  Mais c’était sans malice de notre part, car Saint-Louis représentait une présence réconfortante dont nous avions tant besoin durant cette époque turbulente, spécialement pour nous autres qui l’avions eu comme professeur en 9èmeB au primaire.

              Avant de terminer ce long tribut, je m’en voudrais de ne pas payer mes respects à ceux de nos copains qui sont décédés, particulièrement à Boucard (Ti Bouc, du surnom que J. Claude lui avait collé) et à Laplanche (Latabla, de mon sobriquet à lui).  J’aurais tant aimé qu’ils pussent lire ces propos…Paix à eux !

             Voilà ! Mon intention n’était pas d’écrire une longue analyse, mais j’étais impuissant à arrêter le flot de souvenirs qui déferlaient avec pétulance sur les rives de ma mémoire à mesure que j’écrivais.  Il y a tant à dire de cette experience !  A côté du drame humain qui embrasait nos jeunes destinées, j’ai essayé de juxtaposer des moments empreints de jovialité et même de trivialité, car tout cela participait de notre expérience d’anciens du Petit Séminaire Collège Saint Martial.  Nous avons enormément souffert.  N’était le glu de l’amitié et la force de la solidarité, nous n’aurions peut-être pas survécu indemnes ces vicissitudes. J’avais promis à Duré d’écrire un jour sur cette tranche de notre vie.  En quelle langue ?  C’était la question que je me suis posée.  Depuis trois décades, à l’exception des trois années que j’ai passées en Haïti durant les années 80, je vis aux Etats-Unis et publie mes textes en anglais.  J’ai pris la gageure de revenir au français après une si longue absence, pensant que c’était le meilleur moyen d’atteindre le plus grand nombre d’anciens du Séminaire. J’espère avoir réussi.  Merci de votre attention.

Etzer Cantave,

Illinois, Octobre 2009

8 Commentsto Réflexions d’un Ancien du Petit Séminaire Collège St Martial

  1. Eddy Laroche says:

    vous avez grandement reussi dans votre objectif de nous atteindre! J’ai fait la 6ème au PSCSM avant de me rendre au Centre D’Etudes Secondaires, la maison des fameux professeurs Jean claude, Riche, Pompilus, Brière et Verna! Quels souvenirs!

  2. Joel Dure says:

    Mr. Cantave, with a stroke of a pen, recreated moments, years and decades of nostalgia,scholarly pursuit and true friendship among young islanders who were bright, curious and determined to better their lives.

    I thank him personally for having grasped the reins of implacable time and graced us with eloquence while rendering homage to, perhaps, the best teachers and mentors who gave their hearts and souls to teach what at the time were young and raw talents.

    Mr. Cantave deserves a thunderous applause for recreating the fun moments that we as a generation reaped while attending PSCSM during the decade of the 60’s.

    We were indeed special.

    I salute my dear friend, Cantave and marvel at his style so pithy and compelling.

    Peace and love,
    Dure

  3. jean robert martinez says:

    Mon cher Etzer,c’est un tres beau texte.Je ne te connaissais ce talent d’ecrivain,je t’en felicite.Et puis ta memoire est vraiment fidele.Cependant je veux simplement apporter un eclairsissement quant a ma candidature a la presidence de la classe de troisieme de votre prmotion.En effet ,j’ai fait partie de cette promotion que durant les trois mois du premier trimestre.J’ai ete promu en seconde au mois de janvier,les Peres s’etant rendu compte,qu’il n’etait pas necessaire que je redouble la troisieme,vue la qualite de mon travail au prmier trimestre.J’ai donc rejoins ma promotion initiale a partir de janvier avec qui j’ai termine le cycle secondaire.Je veux parler de la promotion Madhere,Day,Dubuche,Calixte,Fish,BayardDallemand etc.Encore une fois ,felicitations.A bientot,Bob

  4. Roland Montas says:

    Mr. Cantave,
    merci pour avoir partage avec nous vos souvenirs. Le tsunami de 1969 qui avait emporte les Peres Spiritains faisait partie de la destruction methodique d’ un pays dont nous constatons l’ agonie de nos jours.
    Les remplacants: Gousse, Pere Athis etaient des tontons macoutes qui exhibaient leur flingues(revolvers) afin de terroriser des adolescents trop bien formes a leur gout… .
    La majorite des profs serieux avaient decampes et en tant que fils d’ un camoquin, tue a Fort Dimanche, je n’ ai dure que quelque mois avant d’ etre mis a la porte (chanceux, je suis sorti vivant). 1970 au PSCSM fut une annee perdue, car les macoutes etaient en guerre contre les eleves et l’ education scolaire le dernier des soucis. A ce moment, j’ etais en troisieme et completement desamorce devant la horde de barbares en mission de destruction. PSCSM fait partie de la legende et ceux qui ont jouis de ses fruits “les derniers des mohicans”…

  5. Hugues says:

    Thank you so very much! It answers as many questions as it raised. For exemple, why would the Duvalier gang (which is what they were indeed, gangsters, cleptomaniacs to be exact)be so opposed to speaking Kreyol (the people’s true language) in church while claiming their reign as a victory for the people?

  6. Ermane G. Robin says:

    Mon cher Etzer, quelle memoire!!Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pris connaissance de ton article qui, mis a part l’extraordinaire decompte de ton passage au PSCSM mais ausii a reussi a travers les lignes a faire ressortir et transmettre aux lecteurs la douleur et le desarroi que beaucoup des anciens du PSCSM ont du ressentir apres le depart des peres.
    Mais, mieux vaut tard que jamais. Tu m’as fait revivre des moments inoubliable, car apres mon passage en 8em avec Mr. Bright et le debut de la 9em avec Mr Thomas, je suis reste un inconditionnel du PSCSM au point d’en profiter quand il etait possible de revenir en Rheto, malheureusement les peres etaient deja partis.
    Sur ce, je me permets au nom des nouveaux et en mon personnel de te remercier ainsi que tous les anciens pour nous avoir tendu la main et recu avec amitie.
    Encore une fois, FELICITATIONS!!!

  7. Dominique Franck Simon says:

    Bonjour Etzer Cantave,
    Ton texte m’a fait un plaisir immense. Je suis de la promotion de Bob Martinez, Pipo Calixte… Fais-moi avoir ton adresse électronique, je te ferai parvenir des nouvelles récentes du PSCSM.
    Dominique Franck Simon

  8. Dominique Pradel says:

    Mon cher Etzer,
    Je viens tout juste de lire tes “Reflexions d’un ancien du Petit Seminaire College St Martial”Je crois que tu as tout dit.Tu as traduit notre etat d’ame passe et present.Tes mots ont ete meticuleusement choisi pour faire revivre tous ces souvenirs heureux ou malheureux,ces souvenirs qui nous sont si chers et que nous gardons tous au fond de nous si precieusement.
    Je ne sais quels mot utiliser pour te presenter mes felicitations.Ce texte est tres bien ecrit .En te lisant,j’ai parfois eclate de rires;d’autres fois j’ai du retenir mes sanglots.Je voudrais te remercier pour avoir laisse un temoignage si eloquent a la posterite car ceux-la qui sont venus apres nous n’arrivent pas tout-a-fait a comprendre ce que nous avons endure ni de quelle etoffe nous sommes faits.Merci aussi de m’avoir permis de revivre ces souvenirs vivaces.Tu as si bien decrit les evenements qu’il n’y a plus rien a ajouter. Je pensais que tu vivais a New York;il parait que tu es plutot dans l’etat d’Illinois.Je t’envoie mon e-mail adresse au cas ou tu voudrais garder le contact.Cela me ferait grand plaisir.
    joepradel@hotmail.com
    Je te lis de temps en temps sur le blog de Leon-Emile.Je crois que tous les Anciens du Petit Seminaire cherchent a se retrouver.
    En attendant de te lire prochainement,je t’envoie mes fraternelles salutations.
    Dominique